Étoile du Nord / Anne Azéma · Shira Kammen
Le miracle médiéval · Gautier de Coinci





medieval.org
bostoncamerata.com/oldSite
Calliope "Rencontres" CAL 9525
2001








I. De l'estoile toute ma vie chanterai
1. De l'estoile, mere au soleil   [4:14]   anonyme — basé sur Paris, BN., f fr 24406, f 154r
2. Novel amour qui si m'agree   [2:37]   Rogeret de CAMBRAIParis, Arsenal 5198, f 259


II. Les maus d'amer
3. Pour yver, pour noif ne pour gelee   [15:03]
Gauthier de COINCI (1177/8-1236) — Paris, BN., nouv. acq. fr. 24541, f 117


III. Porte dou ciel et sourse de miel
4. La quinte estampie / Ma vièle   [2:57]   anonyme (XIIIe) — basé sur BN f fr 844, f 104v
5. Ma vièle / Dou cierge qui descend au jongleour   [10:45]
Gauthier de COINCI — Paris, BN., nouv. acq. fr. 24541, f 118
6. A Virgen Santa Maria   [5:51]   attr. à ALFONSE le SAGE   CSM 8


IV. Maravillosos et piadosos
7. Rose cui nois ne gelee   [2:54]   Gauthier de COINCI — Paris, BN. f fr 846, f 95c
8. Gran' dereit   [2:18]   attr. à ALFONSE le SAGE   CSM 56
9. Un brief miracle   [1:40]   Gauthier de COINCI
10. Dou tres douz nom   [5:35]   Thibaut de CHAMPAGNE (1201-1253) — Paris, BN. f fr 846, f 36e
11. CSM 139. Maravillosos et piadosos   [2:53]   attr. à ALFONSE le SAGE   CSM 139




Anne Azéma — chant, viéle à roue
Shira Kammenvièle, rebec, harpe


Transcriptions, éditions, arrangements (1-8, 10-11) :
Anne Azéma et Shira Kammen
Les numéros 4 et 8 sont instrumentaux;
5 et 9, textes lus



Pour les Cantigas, nous avons consulté l'édition d'Higini Anglès,
La Música de las Cantigas de Santa Maria del Rey Alfonso el Sabio. Barcelona, Spain, 1943-1959
ainsi que
Walter Mettman, Alfonso X. el Sabio, Cantigas de Santa Maria, Castalia, Madrid, 1988

Édition des textes de Gauthier de Coinci:
Fréderic Keonig, Les Miracles de Notre Dame. Par Gauthier de Coinci. Genève: Droz 4 vol., 1955-1070

Nos remerciements les plus chaleureux vont a :
Annick Lapôtre, Howard Lowell et Suzanne Establie
ainsi qu'aux Amis de la Boston Camerata sans
l'aide desqu'els ce projet n'aurait pas vu le jour.

Nous remercions également Pierre Bec, F. Regina Psaki, Jean-Michel Verneiges et
le Département de l'Aisne qui, par leur accueil, ont rendu cet enregistrement possible.


Enregistrement réalisé en l'abbaye de Saint-Michel en Thiérache par Jacques Doll
Direction artistique : Arnaud de Froberville
Montage : Ysabelle van Wersh-Cot
Direction générale : Jacques Lc Calvé et Michaël Adda
Photo : Trobador D.R.
Design : Richard Paoli, 2 I x29,7
℗ Aziman Productions 2001 et &vopy; Calliope 2003










English liner notes





Étoile du Nord


Gauthier de Coinci et le miracle médiéval

Le miracle, «effectué par Dieu en dehors des causes qui nous sont connues»1, fascine, effraie et émerveille le monde médiéval. Ceux opérés par la Vierge Marie sont d'autant plus révérés et populaires que la Vierge incarne le lien direct et humain à Dieu, et rend donc toute manifestation divine à la fois plus extraordinaire et plus proche.

Les recueils rapportant les miracles de la Vierge Marie sont nombreux et variés, et ce tout au long du Moyen Âge. Ils ont en commun une puissance émotionnelle et une dualité (le bien/le mal) particulières à ce répertoire. Religieux de nature, mais ne faisant pas partie de la liturgie, ces recueils jettent des ponts précieux entre plusieurs mondes spirituels, ne serait-ce qu'à cause de l'aspect concret des histoires qu'ils propagent.

Les premiers, tel le «Liber Miraculorum» de Grégoire de Tours, décrivent surtout des légendes et miracles mariaux d'origine orientale. Ce n'est qu'à partir du onzième siècle que des miracles accomplis en Occident commencent à apparaître dans ces collections. De grands pèlerinages se construisent alors, y compris ceux de Rocamadour, Chartres, Soissons... qui attirent grands et petits, rois et manants, clercs et ménestrels.

Le treizième siècle voit l'épanouissement du culte marial — répandu surtout par les ordres franciscains et dominicains dans toute l'Europe. Avec cet épanouissement se transmettent les miracles opérés par la Vierge Marie, histoires sans cesse changées. C'est précisément dans ces modifications et ces échanges que réside l'intérêt de ce répertoire. Beaucoup de ces recueils ne comportent que des textes, sans aucune notation musicale. Certains, cependant, et en particulier l'œuvre de Gauthier de Coinci, prolixe et enthousiaste s'il en est, sont parsemés de compositions musicales. Enfin, l'énorme compilation ordonnée par Alfonse le Sage, Roi de Castille et de Léon, est un joyau qui semble concentrer tout un monde en marche depuis plusieurs siècles: musiques et textes y sont notés, ainsi que des éléments visuels.

La cour d'Alfonse le Sage était un admirable creuset culturel. D'autres parties du monde ibérique — et en particulier la Navarre — ont eu des échanges suivis avec le nord de la France (Thibault de Champagne est également roi de Navarre). Parmi les œuvres rassemblées dans la collection des Cantigas d'Alfonse le Sage, plusieurs aspects musicaux et littéraires, dont ceux venus du nord, se côtoient Cette influence se fait bien sentir et ceci a plusieurs niveaux. Nombre de miracles inclus dans cette collection ont été opérés dans le nord (à Soisson et Chartres, in «frança», «bretanna», etc.). Certains récits de ces miracles sont repris presque mot à mot (Un brief miracle/Gran dereit). Et enfin, au moins une mélodie de cantiga est clairement reprise du répertoire des trouvères (la mélodie de Novel amor de Rogeret de Cambrai); elle se retrouve, ses éléments étant échangés et inversés, dans une cantiga (Maravillosos et piadosos)2.

Dans ce contexte de prolifération de la musique mariale, miroir elle-même d'une pratique de poésie profane amoureuse (Dou tres douz non), nous cheminerons du pays de Gauthier à la cour espagnole d'Alfonse le Sage, en empruntant des routes suivies par des millions de pèlerins et en passant par des hauts lieux de miracles et de merveilles. Ce programme propose de mettre en miroir des miracles du nord de la France — ceux de Gauthier de Coinci en particulier — et leur cousins ibériques: on y trouvera l'histoire du jongleur de Rocamadour, qui, grâce à son art, se verra maintes fois accordé les grâces de la Vierge et ce malgré l'intervention d'un mauvais moine (Ma viele/A Virgen); celle du moine dévot qui après une vie de psalmodie meurt béni avec cinq roses dans sa bouche (Un brief miracle/Gran dereit - la mélodie de ce dernier véhicule la même histoire dans le recueil des Cantigas).

Il propose aussi d'explorer d'autres facettes de la musique para-liturgique et mariale du nord de la France: parmi les œuvres de Gauthier de Coinci il nous a semblé bon d'inclure Ja pour hyver, pour noif ne pour gelee. Dans son essence même, ce poème d'amour à la Vierge établit, lui aussi, un cousinage entre plusieurs répertoires: celui, aristocratique et de cour, et ceux provenant de répertoires légers. Les strophes de ce morceau sont d'un style musical et poétique directement lié au chant habituel aux trouvères; ses refrains, pourtant, sont d'une forme plus courte, copies conformes de danses préexistantes (caroles, ou chant à danser). Ce mélange de styles poétique et musical au sein d'un même morceau est rare dans ce répertoire, mais comme dans le cas des miracles, il est bien caractéristique de ce pont établi entre plusieurs
domaines du monde médiéval au sein de la littérature mariale.

En bons jongleurs, nous avons produit notre musique instrumentale, en nous basant sur des sources vocales pré-existantes, et ce en utilisant des méthodes d'enseignement médiévales: apprentissage par cœur, improvisation et connaissance de la rhétorique. La plupart des morceaux que nous donnons ici ont une mélodie pré-existante, ou si celle-ci est inexistante ou déficiente (De l'estoile, Rose cui) nous nous efforçons de suivre les pas des musiciens médiévaux en utilisant des modèles connus, tout en respectant versification et prosodie. Et, avec Gauthier, nous dirons: «La claire voix, plaisante et belle, le son de harpe et de vielle, de psaltérion d'orgue et de gigue: Dieu ne les tient pas pour plus qu'une figue si [le musicien] n'a au cœur dévotion; Dieu écoute l'intention, non pas la voix, ni l'instrument»3.

© Anne Azéma, 2002


1. «Illa quae a Deo fiunt praeter causas nobis notas miracula dicuntur»."
cité par Pierre Kunstman, dans Vierge et Merveille, Union Général d'Édition, 1981.

2. Nous remercions ici Joel Cohen et son travail concernant la gestation de cette cantiga.

3. «La clere vois plaisant et bele / le son de harpe et de viële /
De psaltere d'orgue de gygue / Ne prise pas Dieu une figue /
S'il n'a ou cuer devocïon / Dieux ecoute l'entencïon / Non pas la vois ne l'estrument»
(Dou cierge qui descend au jongleor).








Gauthier de Coinci & the Medieval Miracle


Miracles, "wrought by God outside of causes known to us,"1 fascinated, terrified and astonished the medieval world. The miracles wrought by the Virgin Mary are all the more revered and beloved in that the Virgin incarnates the direct and human connection to God, and thus renders every divine manifestation at once more extraordinary and more immediate. The collections of Miracles of the Virgin Mary are many and varied throughout the Middle Ages. They share an emotional power and a duality (good and evil) inherent in this repertoire. Such collections, though not part of the Church liturgy, are religious in subject matter, and because of the concrete quality of the stories they tell, they create precious links between different spiritual worlds.

The earliest such collections, such as the "Liber Miraculorum" of Gregory of Tours, describe the Marian legends and miracles of Eastern origin. It is only from the eleventh century on that miracles which occurred in the West begin to appear in these collections. Great pilgrimage sites begin to be built, including those of Rocamadour, Chartres, and Soissons; they attract great and small, kings and peasants, clerics and minstrels. The thirteenth century witnesses the flourishing of the Marian cult, spread throughout Europe especially by the Franciscan and Dominican orders. This cult circulates the miracles wrought by the Virgin Mary, stories which are endlessly modified. It is in these very modifications and exchanges that the interest of this repertoire lies. Many of these collections contain only texts, without any musical notation. In others, on the other hand -especially the work of Gautier de Coinci, prolix and exuberant indeed- musical compositions are interspersed. The great compilation directed by Alfonso el Sabio, King of Castille and Leon, is a treasure which seems to distil an entire world in existence for several centuries: it preserves music and texts as well as visual representations.

The court of Alfonso el Sabio was an extraordinary cultural crucible. Other parts of the Iberian world - in particular Navarre - had sustained exchanges with the north of France; Thibaut de Champagne was also King of Navarre.

Among the works assembled in the collection of the "Cantigas de Santa Maria" of Alfonso el Sabio, many musical and literary characteristics, including Northern French ones, mingled. This influence is felt on many levels. A number of the miracles included in this collection occurred in the North (in Soissons and Chartres, in Flanders, France, Brittany, etc.). Certain narratives of these miracles are reprised almost verbatim (Un brief miracle/Gran dereit). And finally, at least one cantiga melody is clearly reprised from the repertoire of the trouvères (the melody of Novel amor of Rogeret de Cambrai); it turns up, its elements exchanged and inverted, in the cantiga Maravillosos et piadosos.2

In this context of the proliferation of Marian music, itself a mirror of the practice of secular love poetry (Dou tres douz non), we will travel from the country of Gauthier de Coinci to the Spanish court of Alfonso el Sabio, taking the roads followed by innumerable pilgrims and passing through the capitals of marvels and miracles. This recording aims to juxtapose the miracles of the north of France - especially those of Gautier de Coinci - and their Iberian cousins. We will encounter the story of the minstrel of Rocamadour who, thanks to his art, will be granted the Virgin's favor not once but several times, despite the machinations of an evil monk (Ma viele/A Virgen); we will also find the tale of a devout monk who, after a life of holy song, dies in a state of blessedness with five roses in his mouth (Un brief miracle/Gran dereit - this last one is used for the gallician version of the same miracle).

This recording also explores other facets of the paraliturgical and Marian music of northern France; among the works of Gautier de Coinci we decided to include Ja pour hyver, pour noif ne pour gelee. In its very essence, this love song to the Virgin Mary also establishes a kinship among several different repertoires: aristocratic and courtly on the one hand, and popularizing and light on the other. The stanzas of this piece are of a musical and poetic style directly linked to the typical trouvère register, whereas its refrains come from a shorter form, copied from pre-existing dances (carols or dance songs)

Such a blend of poetic and musical styles within the same piece is rare in this repertory, but as with the miracles, it is quite characteristic of the connection between different dimensions of the medieval world which is Marian literature. Like all good jongleurs, we have based our instrumental music on pre-existing vocal sources while using medieval teaching methods: memorization, improvisation, and knowledge of rhetoric. Most of the pieces we perform here survive with their melodies, and for those which survive with no melody, or a defective one (De l'estoile, Rose cui), we follow the lead of medieval musicians by using familiar models,while respecting versification and prosody. And, with Gautier, we will say: "The clear voice, pleasing and fair, the sound of the harp and vielle, the psaltery, organ and rebec. God does not value them at all if [the musician] has no devotion in his heart. God listens to the intention, not to the voice or the instrument."

© Anne Azéma, 2002
Translated by F. Regina Psaki, 2002


1 "Illa quae a Deo fiunt praeter causas nobis notas miracula dicuntur."
Cited by Pierre Kunstman, in Vierge et Merveille (Union Général d'Édition, 1981).

2 We thank Joel Cohen for his work concerning the origins of this cantiga.

3 "La clere vois plaisant et bele / le son de harpe et de viële /
De psaltere d'orgue de gygue / Ne prise pas Dieu une figue /
S'il n'a ou cuer devocïon / Dieux ecoute l'entencïon / Non pas la vois ne l'estrument"
(Dou cierge qui descend au jongleor).


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